vendredi 17 août 2012 par BH Info - 1
Parfois, tout porte à croire en la bêtise humaine. Les infos : des guerres et des guéguerres, l’argent qui pourrit tout, les hommes qui se tuent et détruisent leur planète. Et parfois, surgit un petit miracle, il est là comme un secret dans le creux de ma main et me force à croire en « la vie en rose ». Rose, comme les falaises du Vercors au lever du soleil dans ce petit village de Gresse en Vercors. C’est là que nous arrivons, après un interminable trajet pour certains, avec notre utopique orchestre balkano-alsacien, Papyros’N-BalsiKa. Réels cependant et plein d’une force de vie indomptable, ces 38 jeunes venus de Bosnie-Herzegovine, Serbie, Croatie, Turquie et Alsace.
Quelques-uns se connaissent de l’été dernier et je souris en pensant à la peur qui me serrait le ventre, l’année passée, les premiers jours de leur rencontre. Faire jouer à l’unisson dans un même orchestre des jeunes des différentes communautés des Balkans, tel était notre objectif. Mais comment créer des liens entre des jeunes qui n’ont peut-être pas vécu la guerre mais ont été bercés par les traumatismes de leurs parents, n’ont pas eu le même enseignement de l’histoire récente, vivent coupés les uns des autres ? Était-il possible de leur faire partager le quotidien, de susciter des discussions, de les faire monter sur scène ensemble et créer « du beau » ?
Ce projet avait débuté en 2006 avec l’Association AkustikUm de Tuzla, puis la fanfare de Stolac-Metkovic et il a fallu du temps. Pour lier les jeunes des diverses communautés. Émulsionner : comme pour une mayonnaise, une fois les premiers ingrédients longuement mélangés, cette année on peut rajouter de l’huile, l’émulsion doit tenir.
Certes, mais … Un an a passé, les jeunes ne sont pas tous les mêmes. De nouveaux participants de Zagreb, de jeunes Turcs d’Istanbul se joignent à nous. Musulmans, et pas à la mode bosniaque où le tempérament balkanique donne une souplesse aux règles vestimentaires et alimentaires. Deux jeunes étudiantes de l’Université de Fatih sont voilées. Tous mangent Hallal.
D’emblée, il y a eu le respect. La sagesse de la jeunesse m’étonne souvent.
Et le premier jour, un concert avec le public qui chante et tape des mains. Les jeunes stanbuliotes se demandent ce qu’ils font sur scène, mais ils participent, Ramazan s’approprie le Davoul, Hale danse avec son kamanja, petite et frêle, élégante, souriante, les filles ont des voix d’anges, tous prennent goût à être applaudis, à être au cœur de la musique, serrés sur scène, baignés dans les vibrations de cet énorme orchestre. Ils nous expliqueront qu’ils étaient tous excités de venir en France, de rencontrer d’autres jeunes, et qu’ils ont trouvé plus, ils se sont découvert « une famille » et ont tellement pris goût à la scène… Tout ce qu’ils souhaitent est à présent de revenir, de faire partie de BalsiKa, encore et toujours.
Notre thème partait cette année de la devise de la France. Liberté, Égalité, Fraternité.
Fraternité, Brastvo, Kardeslik. Plusieurs jeunes ont répondu que c’était le communisme, Tito est regretté dans la Balkans. Ou une utopie, impossible, ou alors avec des gens qui ont la même passion. Nous ne pouvons être frères. Sinon, pourquoi la guerre ? Michel Fatisson nous parle de son expérience en tant que Frère Mariste, de solidarité, de tolérance, de son expérience en prison « Beaucoup de criminels le sont par accident ». « Vous vivez la fraternité dans ce projet. Vous êtes sur le bon chemin, la plus merveilleuse façon d’apprendre la fraternité, de gagner cette dimension ». La guerre fratricide, les envahisseurs ottomans, « têtes de Turcs », tout ceci est balayé. Durant la discussion, ressort une esquisse de la fraternité : quelque chose qui ne peut être imposé, qu’on a en soi, qu’on choisit et qu’on pose sur toute chose. Notre poète, Murat, écrit « La fraternité est comme le soleil, il ne choisit pas où il luit ». Et le soleil a brillé. Brillé sur les Alpages lors de cette marche à la limite des forces de certains musiciens peu sportifs. Fraternité d’un Babel de langues, de l’entraide pour expliquer à ceux qui parlent moins bien l’anglais. Fraternité pour partager l’eau, s’aider les uns les autres. La Fraternité essentielle pour que la Liberté et l’Égalité soient humainement possibles, pour que les droits de l’homme soient respectés. Fraternité, ce que la Révolution Française, les régimes politiques n’ont jamais pu imposer car cette qualité doit être au cœur de l’homme. Ce petit mot a alors rythmé nos activités, avec « dundurum », mot inventé par Nedim pour remplacer n’importe quel mot.
L’ombre fraîche de la forêt, le Mont Aiguille, majestueux, un gigantesque parc accrobranche pour avoir des ailes, voler d’arbre en arbre, libres. Les règles de sécurité, les consignes. « Avec la liberté, viennent les limites et la responsabilité, donc je les respecte ».
Et à nouveau des concerts, certains complètement déjantés, d’autres plus intimes comme dans la petite chapelle de La Bâtie. Mais toujours, dès les premières notes, comme un attelage de purs-sangs qui piaffent et dont on lâche la bride et la musique démarre, puissante, déferlant sur l’auditoire, diffusant entre musiciens des liens vibratoires, des connivences de regards, des ondes de fraternité.
Bien sûr, certains l’ont plus vécu que d’autres, certains ont eu du mal à ne pas vouloir prendre le devant de la scène, à ne pas vivre un peu égoïstement en groupuscule, à accepter les contraintes du grand groupe avec son inertie, la difficulté de satisfaire individuellement chacun, la nécessité de rester ensemble, d’obéir aux règles de vie nécessaires au respect de tous. Des mises au point individuelles et en groupe ont été nécessaires. Pour que rien ne dérape et qu’on puisse avancer, il fallait être vigilant.
Dans leur bagage cérébral, ils remporteront des images, des moments partagés. Le berger de l’Alpage qui nous explique la psychologie des vaches, Luka (surnommé dès lors Lu-cow ) dans le rôle du cobaye que les vaches viennent flairer. Grenoble, ses œufs, son merveilleux musée, témoin de l’histoire culturelle occidentale, liberté d’expression, le paisible parc du château de Vizille, les toiles gigantesques du Musée de la Révolution Française, l’aqueduc de Saint Nazaire en Royans. Puis l’Écomusée d’Alsace et l’arrivée chez Suzy, à l’Auberge de jeunesse dans le Château des Rohan à Saverne. Et encore plus d’intimité dans ce lieu magique.
L’émotion quand Nedim au milieu du concert s’agenouille et demande la main de Nataša. Choisit ce lieu, ce moment, avec tous les musiciens autour, comme témoins. La soirée est balkanique et délirante, tous chantent des sevdalinke, dansent des kolos endiablés, menés par Vedo à l’accordéon, une « pivo » à la main, « ziveli » !
Strasbourg, notre public alsacien les ovationne. Les rives du Rhin, traverser à pied la passerelle menant à l’Allemagne. Circuler sans frontière, la liberté.
Le Conseil de l’Europe dans lequel nous écoutons les explications, R. s’offusque que l’honneur de la paix soit uniquement rendu à des militaires qui ont joué un rôle dans la guerre aussi. Dans la grande salle de l’Assemblée parlementaire, nous demandons à rendre un hommage aux Roms en chantant Ederlezi a capella, dans trois langues, c’est un chant gitan mais aussi un chant serbe, hommage à Saint Georges, et un hymne turc au printemps.
Nous semons des petits cailloux blancs au fil des journées : poignée de main à Pierre Pfimlin, acteur du miracle de la réconciliation franco-allemande, réunions, discussions, jeux. Le bonnet phrygien construit à la Révolution pour empêcher la destruction de la flèche de la Cathédrale, symbole religieux intolérable. Le palais des Princes-Évêques de Rohan, témoin d’une richesse provoquante. L’Égalité était lors de la Révolution une revendication contre la noblesse et le clergé mais à l’heure actuelle qu’en est-il ? Les avis sont partagés “Les hommes devraient être égaux, mais ne le sont pas dans beaucoup de pays”.
Réunion passionnante sur la liberté de presse avec C., journaliste. Les jeunes ont des opinions, parlent de leur pays, à la fois des manipulations d’une presse partisane ou inféodée, des discours officiels sur les journalistes terroristes qu’il faut empêcher de nuire, de leur attachement à internet. La journaliste nous explique la nécessité de vérifier, l’enquête, les limites de la liberté du journaliste.
Discussion avec E., avocat engagé, sur son métier d’avocat : pénétrer au cœur de la vie, de la psychologie, des circonstances ayant poussé un homme à enfreindre la loi, à devenir un criminel. Comprendre : peut-être là aussi est-ce seulement d’avoir en soi la fraternité permettant de poser un regard sur l’autre sans a-priori, sans discrimination, en toute humanité. Discrimination vis a vis des Roms, à l’encontre des homosexuels. Chacun parle honnêtement de ce qu’il pense, de ce qui se passe dans son pays, les propos sont souvent durs, un peu choquants pour nous autres Français, mais chacun écoute l’autre, entend l’une affirmer que les homosexuels sont des malades, l’autre dire que la vie privée des gens ne regarde qu’eux, et C. conclure « Je pense qu’on peut tomber amoureux de tout être humain ».
Ce ne sont que des graines semées, certaines germeront en discussions, tard le soir, entre jeunes, par petits groupes. Allant bien plus loin que ce qu’ils ont osé dire en public. Certaines resteront en eux et peut-être un jour modifieront leur point de vue.
Nous avions décidé d’organiser une journée où chacun s’efforce de comprendre ce qu’est le Ramadan. La plupart ont essayé de tenir le plus possible, de ressentir la faim, la soif, le cerveau qui commande au corps. D’avoir une pensée, comme Ramazan et Yunus nous expliquent, pour tous ceux qui n’ont pas à manger ou à boire, qui souffrent. Et nous avons tous, le soir, une faim de loup pour le repas concocté par Ayse, Hale et Bahar. Soirée magique avec une présentation vidéo de leur pays, de leur ville puis une soirée de fiançailles. Bien sûr Nataša est la fiancée et nous ressentons tous l’émotion des chants à la lueur des bougies autour de la mariée, voilée, étincelante d’écarlate et d’or.
Dernière soirée, magnifique lumière à Itterswiller, au milieu des vignes, le public si proche, les musiciens se mélangent aux spectateurs. En deux semaines, ils sont fortement soudés, des amitiés fortes se sont nouées, au delà des nationalités, des religions, des différences, des langues. Dernier morceau. Dernières mesures. Premiers éclairs. À peine sommes-nous dans les voitures que le ciel nous tombe sur la tête. Par Toutatis ! Après 17 jours d’un temps radieux, l’heure du départ, de la séparation « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur ma ville » …
Tous retournent dans leur pays, loin, si loin, c’est un déchirement. Tjana s’attardera un peu à Tuzla avant de retourner en Serbie, les ordinateurs vont chauffer, face-book, partage de photos, de vidéos, continuer à échanger. Maša voudrait faire une partie de ses études de médecine à Strasbourg avec Alice. Yunus et Ayse veulent être juges à la Cour Européenne des Droits de l’homme. Mais surtout tous veulent qu’on organise plein de rencontres, d’échanges, de concerts. Vite ! Ne pleurez pas, chaque minute qui passe nous rapproche de nos prochaines retrouvailles.
Par Jean-Claude Chojcan et Perrette Ourisson
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PROCHAINS CONCERTS
Web : Papyros’n-Balsika BH Info : "Hajde BalsiKa !"
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