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La malédiction de la Vijecnica de Sarajevo

lundi 2 octobre 2017 par Suada Tozo   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Le projet des Austro-Hongrois de construire un bâtiment à Sarajevo pour y établir l’Hôtel de Ville était ambitieux mais, dès le début, des interrogations de toutes sortes avaient apparu à commencer par le conflit lié l’expropriation du terrain où il allait être érigé et l’esthétique du futur édifice. Un siècle après, les tergiversations autour de la Vijecnica sont encore d’actualité, cette fois-ci à savoir quelle doit être fonction, ou plutôt, ses fonctions.

Rappelons ceci : dans la tradition des pays occidentaux un Hôtel de Ville confère un statut d’autonomie et de marge de manoeuvre importante aux autorités qui gèrent les affaires d’une ville. La racine du terme est Magister (Maître).

L’histoire de l’emblème traditionnel de Sarajevo, son bâtiment historique le plus représentatif dont la destruction en 1992 a provoqué un tollé de réactions est ponctuée de malentendus, de rivalités, de conflits et d’humiliations. Ceci perdure encore.

Récemment la police a chassé de ses marches un groupe d’étudiants et d’habitants venus là pour y faire une séance de lecture publique. Leur intention était de signifier pacifiquement leur souhait que la Vijećnica dédie une de ses nombreuses salles à la lecture publique comme à l’époque où elle hébergeait la Bibliothèque Nationale et Universitaire (1945-1992).

En 1892, le terrain de forme triangulaire choisi pour la construction du bâtiment de l’Hôtel de Ville de Sarajevo appartenait à un certain Mustaï-Pasha. A cette emplacement situé sur la rive droite de la rivière Miljacka se trouvait deux caravansérails et une maison appartenant à une personne connue comme “le vieux Benderija.” Les caravansérails avaient été dûment expropriés, mais le propriétaire de la maison refusait d’en être délogé en insistant qu’elle lui apportait de la tranquillité à l’âme. (Ailleurs, j’ai déjà abordé le sujet de l’âme chez les Bosniens et leurs références quasi quotidiennes à duša, à l’énergie du souffle). En plus d’un dédommagement sous forme de monnaie sonnante et trébuchante (en l’occurence une bourse remplie de pièces d’or), le vieux Benderija exigeait de la Monarchie que sa maison fusse transportée et reconstruite en face, de l’autre côté de la Miljacka, et ceci, brique par brique. A l’époque, il s’agissait de briques en adobe, une espèce de boue mélangé à de la paille. Les désirs du vieux Benderija furent exaucés et ses voisins donnèrent à sa maison le nom de la ’Maison du défi’ (Kuća inata). Précisons que notre terme ’inat’ traduit ici par ’défi’ possède aussi un aspect de ’dépit’, et un sens supplémentaire signifiant non seulement qu’on provoque, résiste et s’obstine en défiant quelqu’un, mais aussi qu’on le fait avec mauvaise foi, uniquement pour provoquer et sans raison rationnelle (iz inata !). D’ailleurs l’un de nos proverbes dit ’od inata nema goreg zanata’. ’C’est-à-dire ’inat’ est la pire des choses qui existe.

Nonobstant tout ceci, la ’Maison du défi’ existe toujours de nos jours et marche très bien, mais en tant que restaurant. J’y suis allée l’été dernier pour y manger des feuilletés aux épinards. Malheureusement on n’y sert pas d’alcool. On craint encore la colère du vieux Benderija ?

Une fois résolu le différend avec le grincheux, les Austro-Hongrois s’attelèrent à construire le bâtiment de la Vijećnica. Trois architectes furent successivement engagés dans sa construction, l’un d’eux, Alexander Wittek, le dernier dans le défilé, sombra dans la folie et se suicida. Une rumeur raconte qu’il était contrarié en réalisant trop tard que le patio de la Vijećnica était trop sombre. Son seul éclairage provenait des vitraux de la verrière.

Les travaux s’achevèrent en 1894.

Venu inaugurer en 1914 un autre bâtiment prestigieux financé par la Monarchie - Zemaljski muzej (Musée national), lui aussi l’un des plus intéressants pour Sarajevo, l’archiduc François-Ferdinand et sa femme se font assassiner par Gavrilo Princip, un jeune Serbe téléguidé par une organisation anarchiste installée à Belgrade. Le couple venait d’une réception à la Vijecnica et leur toute dernière photographie fut prise sur ses marches.

Après toutes ces horreurs, voici un intermède paisible dans son histoire, celui-ci plutôt glorieux. C’est évidemment la période où elle hébergeait la Bibliothèque Nationale et Universitaire. C’est son âge d’or constitué d’études, de débats, d’échanges, de conférences, de lecture de poèmes, de lancement des livres, en un mot, de tranquillité d’âme et d’esprit si chères au vieux Benderija.

Quelques années avant 1992 qui marque le début de la guerre en Bosnie, un certain Damir Lisac, restaurateur, champion de courses de motos et étudiant en droit qui travaillait à la Bibliothèque, l’avait vendue à un touriste américain. L’histoire (le mythe ?) raconte que celui-ci était en train de photographier Vijećnica. Damir l’a abordé et lui a demandé s’il était intéressé par son achat en ajoutant qu’il connaissait le propriétaire. Le touriste américain possédait depuis vingt-cinq ans une agence immobilière à Chicago. Il accepta l’offre. Lisac l’a alors conduit chez le directeur de la Bibliothèque (qu’il connaissait réellement). Celui-ci joua le jeu et accepta immédiatement de la vendre à Johnny pour un million de dollars. Johnny (c’est ainsi que les deux blagueurs appelait le touriste) réussit à négocier le prix et le faire baisser à 400 000 dollars. Il céda aussi à leur demande de donner en tant qu’arhes 10 000 dollars. Plus tard, Lisac partit en vacances sur la côte avec un groupe d’amis, et y dépensa toute la somme. A leur retour la police les arrêta, les obligeant à retourner l’argent à l’Américain. C’est ainsi que Lisac fut enregistré dans les annales de la ville en tant que ’L’homme qui a vendu Vijećnica’.

Puis, surviennent en 1992 les événements tragiques, la destruction de la Bibliothèque par les Serbes extrémistes. Cela a révolté le monde entier et on en a suffisamment parlé et écrit. Son anéantissement a provoqué une avalanche de dons et de contributions destinés à sa reconstruction, à la fois de la part des gouvernements (citons l’Autriche, l’Espagne, l’Union Européenne), et d’organisations internationales (UNESCO). Toutes ces sommes conséquentes tombaient et étaient englouties dans des caisses sans fond des parties nationalistes qui dirigent toujours ce pays.

Sa reconstruction a duré 19 ans !

Depuis la fin de la guerre et jusqu’à aujourd’hui dure le bras de fer entre les autorités de la ville et les responsables de la Bibliothèque qui brandissent sans aucun succès leur bail de location et les arguments du bâtiment connu, célébré et reconstruit en tant que Bibliothèque Nationale et Universitaire de Bosnie-Herzégovine.

Présentement, O TEMPORA O MORES c’est un espace qu’on peut louer pour 1 500 euros pour y faire un banquet ou fêter un mariage.


par Suada Tozo

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