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La Serbie d’Aleksandar Vucic, entre Poutine et Erdogan

mardi 18 avril 2017 par BH Info  |  1 Partagez sur FacebookTwittez cette information

L’histoire a parfois de bien étranges, et surtout très paradoxaux, soubresauts. La preuve vient encore d’en être faite, pas plus tard que ce dimanche 2 avril 2017, en Serbie, où le peuple vient d’élire, dès le premier tour et à une écrasante majorité, un ancien extrémiste à la tête de l’État : Aleksandar Vucic, lequel, ne craignant pas de cumuler désormais les deux principales fonction politiques de ce pays, n’est autre, également, que son propre Premier Ministre.

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Daniel Salvatore Schiffer

Le redoutable ministre de l’Information de Milosevic

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore cet homme avide de pouvoir, sans limite ni partage, où Président et Premier Ministre coïncident en un seul et même individu, je leur conseille vivement de lire ce très peu flatteur portrait qu’en brosse, notamment, l’encyclopédie : Wikipédia.

Ainsi y verront-ils que cet apprenti Poutine des Balkans, cet Erdogan en mauvaise herbe, occupa, aux pires heures du nationalisme serbe, quelques-uns des plus hauts postes ministériels, dont celui, en 1999, sous l’ère Milosevic et alors que la guerre faisait rage au Kosovo, de Ministre de l’Information, pivot zélé, à l’époque, de la propagande guerrière.

C’est à ce peu glorieux titre, en effet, que le jeune mais déjà redoutable Aleksandar Vucic, alors vice-président du Parti Radical de Serbie, fondé en 1991 par l’ultra-nationaliste Vojislav Seselj, était chargé de museler, sans état d’âme, mais avec une main de fer, les médias, et avec eux les intellectuels récalcitrants, opposés au régime en place.

Quand l’ultra-nationaliste justifiait le massacre de Srebrenica

Pis : c’est encore lui, cet impitoyable Vucic malgré son apparent visage de perpétuel innocent, qui, en 1995 déjà, alors que Srebrenica s’apprêtait à vivre l’un des massacres les plus sanglants, en Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale, osa déclarer à Belgrade, en pleine séance du Parlement, que « pour un Serbe tué, cent Bosno-Musulmans périraient » et que « là où il y avait un seul Serbe, c’était terre serbe » !

Ces mêmes Bosno-Musulmans, eux, ne l’ont certes pas oublié : motif pour lequel une foule déchaînée le chassa comme un malotru, à coups de pierres et au risque de le lyncher publiquement, du site de Potocari, cimetière dédié à la mémoire des huit mille disparus de Srebrenica, lorsque, démagogue d’entre les démagogues, allant jusqu’à faire fi, comme si de rien n’était, de ses anciens éloges du tristement célèbre général Mladic, surnommé le « boucher des Balkans », il prétendit venir s’incliner, lors de la commémoration, le 11 juillet 2015, du vingtième anniversaire de cet innommable carnage, devant ces milliers de tombes, dont certaines, pour quelques centaines d’entre elles, sont encore anonymes.

Trahison en tous genres d’un opportuniste aguerri

Mais voilà : le terrible vent de l’Histoire, depuis la fin de cette horrible guerre fratricide en ex-Yougoslavie, a changé, et bon nombre de dirigeants serbes ont fini à La Haye, devant le Tribunal Pénal International, faisant ainsi tourner du même coup casaque à Vucic lui-même, lequel, en fin tacticien mais surtout en bon opportuniste qu’il est, a su en profiter pour ainsi renier juste à temps, avant de se voir lui aussi inculpé de complicité de crimes de guerre en Bosnie comme au Kosovo, ses vieilles convictions idéologiques, le nationalisme grand serbe, et, par la même occasion, trahir son vieil allié, Slobodan Milosevic, tout autant que son ancien mentor, Vojislav Seselj, en rejoignant, en 2008, le Parti Progressiste Serbe. Génial : le tour de passe-passe, même s’il ne fait guère illusion aux yeux des observateurs les plus avisés en matière de conflits balkaniques, aura néanmoins pleinement réussi sa mue face aux esprits les plus crédules au sein de l’opinion publique serbe !

La tentation fasciste

Voilà donc ce très peu démocratique Vucic désormais élu, sans même avoir eu la décence de démissionner auparavant de son poste de Premier Ministre, Président de la Serbie : une double casquette, fait quasiment unique dans le monde politique d’aujourd’hui, pour celui que les plus lucides, parmi le peuple serbe, soupçonnaient pourtant déjà, non sans raison à voir sa main-mise sur la plupart des grands médias nationaux, de dérive autoritaire, sinon despotique, où nulle opposition n’est autorisée, ni simple dissension tolérée. Pour avoir moi-même été un jour confronté à ses sbires et autres valets de circonstance, experts en matière de machinations les plus sordides et dont les méthodes de coercition, aussi infâmes qu’honteuses, n’ont rien à envier a celles de la police secrète sous la férule du maréchal Tito, j’en sais, hélas, quelque chose ! Ce totalitarisme-là a, comme l’aurait très certainement dénoncé la grande Hannah Arendt si elle avait eu la malchance d’avoir à subir ce genre de turpitude, de nauséabonds relents de fascisme.

Le démon du totalitarisme

Ainsi, conjuguant maintenant les fonctions de Premier Ministre et de Président de la République Serbe, en plus de bénéficier d’un parti politique largement majoritaire au Parlement, c’est donc un pouvoir quasiment illimité, bien supérieur même à celui de feu Milosevic au temps de son obscur règne en ex-Yougoslavie, dont dispose aujourd’hui Aleksandar Vucic, à présent maître absolu, sinon nouveau dictateur, d’une Serbie aux prises, encore une fois, avec ses vieux et dangereux démons totalitaires. Il est à craindre, en ces navrantes conditions, que le peuple serbe doive bientôt regretter, une nouvelle fois, ce choix électoral qui, pour démocratique qu’il soit en apparence, n’en demeure pas moins funeste, en réalité, pour son avenir collectif comme pour ses libertés individuelles.

L’Histoire, certes, jugera ! Reste que l’Europe, quant à elle, doit se montrer, si elle veut éviter à nouveau le pire en cette turbulente région des Balkans, attentive et plus que jamais vigilante quant au respect des droits de l’homme. Il en va, ni plus ni moins, de la paix au cœur même de sa grande et belle civilisation !

Quant à ma modeste personne, il est plus que probable qu’elle sera désormais, après cette très critique tribune, persona non grata, et peut-être même pire, dans la Serbie de Vucic, ce dictateur qui ne dit certes pas encore son nom, mais pour qui, déjà, toute opinion hostile et fibre contestataire, ou qui ne lui soit pas simplement favorable, prend immanquablement la forme, à ses yeux, d’un impardonnable crime de lèse-majesté. J’attends donc, de pied ferme mais la conscience tranquuille, le verdict !


par Daniel Salvatore Schiffer

Philosophe, auteur, notamment, de Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo (Éditions L’Âge d’Homme) et Le Testament du Kosovo – Journal de guerre (Éditions du Rocher).

Vos réactions

  • Je salue cette lucide prise de position de Daniel Salvatore Schiffer, avec lequel j’étais souvent en désaccord dans le passé. En effet Allesandar Vucic constitue un exemple caricatural des politiciens (pas seulement serbes) qui changent opportunamente de discours pour se maintenir au pouvoir. Mais comme le releve Daniel Salvator Schiffer, cette concentration de pouvoir constitue une sérieuse contradiction avec le concept de démocratie.
    Mais quel sera la position de l’Union européenne vu qu’Allesandar Vucic défend la voie européenne face a d’autres politiciens serbes, comme Nikolic, qui penchent pour la Russie ?
    Comme pour les autres pays de l’ex-Yougoslavie, cela montre l’urgence de l’émergence de mouvements citoyens clairvoyants, autonomes et solidaires.
    . .

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