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Les bibliothèques sont notre mémoire

jeudi 12 mai 2016 par Suada Tozo   Partagez sur FacebookTwittez cette information

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Suada Tozo

Lors d’un récent week-end à Montréal, avec ma fille et une cousine québécoise, on a visité, en l’espace d’une heure, dix bibliothèques les plus fascinantes du monde. Certaines sont réelles, d’autres imaginaires.

Celle du capitaine Némo dans son sous marin Nautilus est assurément la plus silencieuse. Construite autour du squelette d’une baleine, la Bibliothèque José Vasconcelos située à Mexico, nous a paru la plus rock& roll, mais aussi la plus fonctionnelle et la plus prévoyante. Constituée d’éléments modulables que l’on peut déplacer, enlever ou rajouter en fonction des besoins, de l’arrivage des nouvelles publications ou d’autres équipements, elle ressemble un peu à une ingénieuse construction d’enfant à partir des cubes lego.

Nous sommes une quinzaine de visiteurs au sous-sol de la BAnQ (Bibliothèque et archives nationales du Québec) conviés à une expérience qui dure environ une heure. On nous distribue des casques et des lunettes pour une immersion sensorielle dans la réalité virtuelle des dix bibliothèques, la nuit. Ainsi équipé on descend dans une pièce de taille moyenne, une sorte de cabane ou « cabin« au plafond assez bas. Les quatre murs de la pièce sont couverts de livres. Ceux-ci sont réels et appartiennent à Alberto Mangual, l’un des deux organisateurs de l’événement. On s’affale dans les vieux fauteuils en cuir pour feuilleter quelques livres en écoutant le bruit de la pluie dont les gouttes s’écoulent le long de carreaux des fenêtres entourées de lierre et de toiles d’araignée.

Puis, on est conduit vers une autre salle, grande et obscure, où on devine une forêt de bouleaux qui monte très haut jusqu’au plafond que l’on a du mal à apercevoir. On zigzague entre les troncs d’arbres pour se poser enfin sur des chaises à roulettes. On pose des coudes sur des tables en bois massif, jonchées de lampes anciennes aux abat-jours verts et oblongs, les mêmes que celles de la salle de lecture de la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris.

On nous explique ce qui va se passer lorsqu’on mettra le casque, plutôt lourd, et équipé d’un seul petit bouton rouge que l’on peut actionner si on veut arrêter l’expérience, au cas où on ressent le vertige, ou on a un problème quelconque. On peut aussi régler la netteté pour ceux qui portent des lunettes de vue, comme sur un appareil photo. L’on se déplace d’une bibliothèque à l’autre en fixant du regard son effigie ou l’icône. La même chose si on veut revenir quelque part où on a déjà été.


L’univers est chaotique, l’injustice de ce monde difficile à supporter. Les bibliothèques, qui depuis Alexandrie nous préservent des dégâts du temps, peuvent nous aider à savoir qui nous sommes, et ce que nous avons fait de mal, et les quelques choses que nous avons bien faites. Les bibliothèques sont notre mémoire. Alberto Manguel


J’ai mis mon casque et je me suis trouvée dans une sorte de planétarium couplé d’un film en 3D au carré. A l’intérieur de ma tête j’aperçois les icônes des dix bibliothèques disposés en cercle. Je fixe et cligne en direction des armoiries de la Bibliothèque du Congrès à Washington, puis celle du Parlement du Canada à Ottawa. Je me déplace, ou plutôt je vole dans l’immensité des espaces de ces bibliothèques en bougeant la tête dans tous les sens et en me contorsionnant vers la gauche et la droite. Mon genou touche par moment l’écorce d’un bouleau, wouah ! c’est mon unique contact avec la Vraie Réalité !

Je décolle et m’élance en direction des innombrables étagères remplies de livres, vers les coupoles ornées de fresques, je frôle les chapiteaux des colonnes, je déchiffre des inscriptions sur des portiques en haut des niches habitées par des bustes et statues de toutes sortes. J’ai du mal à faire tout ça et à écouter en même temps les explications d’Alberto Mangual sur la génèse, les missions de ces institutions et tous ces chiffres sur le nombre de volumes qu’elles contiennent. C’est surtout l’architecture et la progression dans l’espace qui m’obnubile.

Dans la bibliothèque du temple Hase-Dera à Kamakura au Japon, entourée d’un jardin, tout en bois et en poutres, je suis frappée par la qualité du silence numineux qui y règne. Son contenu consiste en d’innombrables rouleaux de papier et je me demande comment les moines bibliothécaires s’y retrouvent.

Dans la bibliothèque universitaire de Copenhague je m’élance sur les traces d’une femme de ménage bardée de balais et d’un petit caddie rempli de produits de nettoyage. C’est le soir, elle progresse toute seule sur les divers niveaux de la Bibliothèque déserte. Elle me fait penser à un fantôme et aussi à l’un des personnages de mon livre pour enfants décrivant la Bibliothèque de Sarajevo. D’ailleurs, je cligne d’un œil vers son emblème et aussitôt me trouve sous la verrière multicolore bien connu, à l’intérieur de l’atrium orné d’arabesques géométriques et d’ornements orientaux aux couleurs bariolés et criardes. Le narrateur me raconte sa naissance, la récente guerre, l’incendie, le sauvetage d’une partie de ses livres, sa reconstruction, mais, de fait, je n’y vois pas un seul livre, un seul ordinateur, ni trace quelconque d’une activité intellectuelle, artistique ou culturelle.

La Bibliothèque de Sarajevo n’est qu’une très jolie coquille vide, bien refaite mais dépourvue de l’essentiel, c’est-à-dire de ses livres. La voix qui susurre dans mes oreilles omet de dire que la bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine n’existe plus au début du 21e siècle, car le pays, de facto, n’existe pas non plus. Seule la fonction universitaire de l’honorable défunte institution est transférée vers les locaux de l’ancienne caserne Maréchal Tito à Sarajevo, où, privée de financements lui permettant un fonctionnement décent, elle végète tant bien que mal.

Puis, je vole vers l’Egypte pour atterrir à Alexandrie où une autre grande bibliothèque (la plus célèbre de tous les temps !) a fini aussi par être brûlée. D’après les uns, à cause d’un feu servant à chauffer des hammams avoisinants, selon d’autres, à cause de la folie d’un sultan fanatique qui ne supportait pas l’accumulation de livres et de savoirs des mécréants du monde entier et qui avait justifié son acte criminel en déclarant que tout le savoir nécessaire à l’homme est de toute façon concentré dans le Coran.

L’exposition La Bibliothèque la nuit se termine le 28 août 2016.

par Suada Tozo

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