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Luthier archetier

vendredi 27 janvier 2017 par Suada Tozo   Partagez sur FacebookTwittez cette information

Il n’y a pas si longtemps la Bosnie occupait dans le paysage artistique français une place inhabituelle pour un pays de taille aussi modeste. La guerre a en effet donné lieu durant son déroulement, à une profusion de livres, de films, de pièces de théâtre, de poèmes, de peintures, de chansons, et même d’opéras. Cette effervescence/résistance ne représente pas une nouveauté dans l’histoire de l’engagement des artistes. Elle fait penser - toute proportion gardée - à celle perceptible actuellement dans le milieu artistique et le show business des Etats-Unis en train de lutter contre les idées racistes et xénophobes de leur administrateurs.

Jean Louis me donne rendez-vous chez lui. Il habite près de l’Eglise de St Médard. Son appartement/atelier se trouve au dernier étage d’un vieil immeuble, sous les combles. On y arrive par un escalier grinçant qui sent bon le bois ancien.

Mon hôte est grand de taille. II se déplace légèrement voûté pour ne pas se cogner à des parois inclinées de sa cuisine qui fait aussi salon. Ses mains sont grandes ainsi que ses doigts. On se demande comment il fait pour fabriquer et réparer des objets si fins et qui exigent une précision millimétrique.

Jean Louis est spécialisé dans la réparation et la création d’archets de violon. Ceux-ci sont fabriqués avec des essences de bois spéciales (actuellement on les fait aussi en fibre de carbone, mais ce matériau n’est pas du tout apprécié par Jean Louis), et en crins de cheval. Contrairement à ce qu’on peut penser, les archets de violons sont plus grands que ceux des violoncelles. Ce métier se nomme luthier-archetier. Il y en a une poignée à Paris et ils se connaissent tous. Par ailleurs Jean Louis connait évidemment beaucoup de violonistes, et de musiciens en général. Leurs relations dépassent largement les rapports client acheteur ordinaires tout simplement parce que, pour un musicien, l’instrument de musique et le son que celui-ci produit sont d’une importance cruciale.

Sa tête est auréolée d’une crinière composée de mèches blanches et rebelles. Il est en train de préparer une soupe aux potirons. Je lui demande s’il avait entendu parler d’Orphée, un réseau d’associations fondé par un conservatoire de musique dans le Sud de France et dont la mission est d’aider leurs homologues en Bosnie-Herzégovine. Non, il ne connait pas Orphée. Jean Louis agit seul, par ses propres moyens, sans chercher la reconnaissance ou la publicité pour ce qu’il fait. Pendant qu’il mixe les morceaux de potiron, on ne peut pas parler car l’appareil fait un boucan d’enfer. Jean Louis rougit beaucoup, devient par moment limite pourpre. Il est affublé d’un petit problème d’élocution. Il bégaie.

Il me raconte son voyage en Bosnie en guerre avec, comme seul bagage, trois violons dans leurs étuis. Son idée était d’en faire cadeau à des écoles de musique de Mostar et de Sarajevo, les deux villes dont les médias avaient beaucoup parlé. Il y est donc allé tous seul, de sa propre initiative... Il y a rencontré des musiciens ’extraordinaires’. Il me montre ses photos, toutes en noir et blanc, illustrant son voyage.

Ses yeux se remplissent de larmes au moment il se met à raconter une de ses aventures vécue dans un quartier ancien de Mostar. Par inadvertance il a ouvert un portail et a atterri dans un jardin, chez des inconnus. Là, parmi les rosiers et les grenadiers en fleur, il avait bu un délicieux café turc en compagnie d’une vieille dame qui ne parlait pas un mot de français. Le souvenir de cette rencontre, le sentiment de paix qui régnait dans la petite cour pavée de minuscules galets blancs, au milieu de la tourmente tout autour, relevait pour lui d’un miracle.

De son voyage en Bosnie il a rapporté plusieurs archets de violon abimés ou cassés dont il fera les réparations et qu’il rapporterait à ses propriétaires dès qu’une occasion se présenterait. Il a découvert que dans ce pays il n’existait pas d’atelier d’archetier ni d’atelier de réparation d’instruments de musique tout court.

Quant à moi, j’ai longtemps cherché et fini par découvrir que notre langue, et les variantes serbe et croate ne possèdent pas non plus de terme désignant le métier de luthier- archetier !


par Suada Tozo

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