lundi 9 juillet 2012 par BH Info - 0
Dans la famille du coté de mon père, tout le monde est musicien. Mon père a fait, entre autres, des études de violon au Conservatoire de Belgrade. Avant la Seconde guerre mondiale, il a connu un certain succès en donnant des concerts dans la capitale yougoslave, mais aussi à Sarajevo.
La vie sans musique serait une erreur !
Friedrich Nietzsche
Ma tante, sa sœur cadette, professeur de langue et littérature anglaise, en a donné autant, à Belgrade comme à Sarajevo. Elle ne jouait aucun instrument mais chantait, et je n’exagère certainement pas quand je dis qu’elle avait une voix aussi belle qu’un rossignol et aussi puissante qu’une diva de l’opéra. La sœur ainée de mon père, bien qu’autodidacte, jouait très bien du violon et était le chef de l’orchestre et du chœur de mon école à Sarajevo, tout en y étant enseignante. Ses deux enfants, mes cousins germains, bien plus âgés que moi qui suis à l’époque toujours élève à l’école primaire, font des études de musique au Conservatoire de Sarajevo également. Au delà du fait d’être un bon violoniste, mon cousin, Vedo Hamsic deviendra aussi un chanteur connu dans le pays ; il sera un ami proche de Dragan Stojinic, Djordje Marjanovic, Kornelije Kovac, et tant d’autres musiciens célèbres entre les années soixante et soixante-dix. Sa chanson « Quatre jeunes hommes descendent le Mont Trebevic » (« Četiri mladića idu s Trebevića »), sera pendant un moment très à la mode et diffusée dans toutes les radios en Yougoslavie. Il quittera la musique et deviendra un architecte talentueux et reconnu, tout en étant aussi un bon peintre. (Après la guerre des années 90, qu’il a passé dans la ville assiégée, il ne peint que Sarajevo et vit uniquement de ses aquarelles.)

Ma cousine, Vesna, est plus âgée que Vedo, et fait des études de langues étrangères (français et anglais) à la Faculté des lettres, ainsi que des études de piano au Conservatoire nationale de Sarajevo. Elle a deux passions : Chopin et Belgrade. Elle trouve que Chopin est le plus grand musicien de tous les temps, et que Belgrade est la plus belle ville du monde. C’est pourquoi, elle s’exprime en ékavien, qui est « le parler de Serbie », où le « ije » de l’iékavien est ramplacé par le « e ». Les autres membres de notre famille parlent l’iékavien, comme d’ailleurs tous les habitants du reste de la Yougoslavie. Vivre à Belgrade et parler le « belgradois », sonne évidemment très chic à l’époque. Avant de s’installer définitivement dans « la Blanche–ville », ce qui est la traduction littérale du nom Belgrade (où ses deux fils deviendront aussi des musiciens, dont un, Boyan Z. , qui vit à Paris, a connu un grand succès international, en jouant du jazz), pour approfondir ses connaissances de la langue française, à dix-neuf ans, ma cousine passera une année entière à Paris, en tant que fille au pair, dans une famille bourgeoise du 16ème arrondissement, qui deviendra plus tard quasiment sa famille parisienne. Jolie, sympathique, souriante, pleine de joie de vivre, aimée par les enfants comme par les adultes, Vesna s’habille à la mode parisienne : elle porte des « jupes en tonneau », comme on les appelle alors (« bure-suknje »), et des sacs-paniers, faits en pailles, se fermant par un couvercle. Petite et blonde, elle a une taille très fine, des cheveux blonds et longs, et de longs cils avec lesquels elle cligne parfois en staccato. Mais par-dessus tout, elle joue Chopin à merveille. Quand elle nous rend visite, ma grand-mère paternelle, qui vit avec nous et adore Vesna, se met illico à battre deux jaunes d’œuf avec beaucoup de sucre, pour que notre déesse, Vesna, reste en forme et n’attrape pas de maladie. Or, Vesna, qui est effectivement le nom de la déesse slave de printemps, représente pour moi un modèle et il va de soi que je veux, moi aussi, jouer Chopin aussi bien qu’elle, sinon encore mieux. Pour le faire, il faut que je me mette à étudier le piano au Conservatoire.

Mon père, juste pour me préparer à passer l’examen d’entrée, dépoussiéra son précieux violon, égaré depuis longtemps dans un recoin de la maison, le seul qui lui reste après la guerre. (Comme il a vécu à Belgrade avant la Seconde guerre mondiale, il a dû fuir la ville après le bombardement en laissant tout ce qu’il avait là-bas, y compris sa grande bibliothèque et ses violons, dont un Stradivarius). Il va donc jouer pendant plusieurs jours pour moi à titre exceptionnel car, ne voulant pas « être un simple interprète », il avait abandonné la musique. Je découvre alors une magnifique interprétation de Mendelssohn, Paganini, et Tchaïkovski, imprégnée d’une rare sensibilité musicale, ainsi qu’une technique toujours excellente, malgré toutes ces années sans pratique. Je le reconnais avant d’apprendre qu’il est toujours considéré, par les musiciens de Belgrade et de Sarajevo, comme un grand violoniste. En témoigne, entre autres, la statuette de Mozart qui orne les étagères de sa grande bibliothèque, qu’il a obtenu en tant que le meilleur violoniste lors d’un concert, y jouant la célèbre Campanella. Il est de même connu de tous les professeurs du Conservatoire de Sarajevo, ce qui me facilitera sans doute mon entrée dans cette institution.
Je réussis donc le concours et me lance avec cœur et âme dans mon jeu de piano, m’exerçant inlassablement, pendant des heures, dès que d’autres obligations scolaires me le permettent. Comme je n’ai pas de piano chez moi, je vais m’entraîner chez ma tante, ou plus exactement, chez ma cousine Vesna. Ils occupent un petit deux pièces dans l’immeuble en face de notre gratte-ciel. En fait, on dirait que tout l’appartement appartient à ma cousine ; si les autres membres de la famille sont aussi à la maison, ils se renferment dans la cuisine, transformée en un petit salon, pour ne pas la déranger. Dans « ses » deux pièces, Vesna reçoit souvent ses innombrables amis, après avoir joué deux heures par jour, respectant le programme du Conservatoire : d’abord des gammes, puis une étude, ensuite du Bach, suivi d’une sonate, enfin une composition, qui est presque obligatoirement Chopin. Elle y organise souvent des fêtes également. J’adore aller chez elle particulièrement les jours des fêtes et m’exercer juste avant l’arrivée de ses amis. Après avoir fait, bien évidemment, le même programme qu’elle : gammes, étude, Bach, sonate et composition, je reste comme par hasard quelque temps encore pour observer ses camarades, et c’est comme si je regardais un film de la nouvelle vague. Ils sont presque tous étudiants à la Faculté de Philosophie, parlent presque tous anglais et français, et sont tous « très modernes ». Parmi eux, il y a aussi un journaliste déjà célèbre en Yougoslavie, Dimitrije Bjelica, le futur père d’Isidora Bjelica, l’auteur de romans à l’eau de rose, connue surtout pour ses mariages avec des plus grands tchetniks serbes.

Mon cousin, Vedo, est souvent amoureux, donc fréquemment malheureux. Il noie sa souffrance dans le vin, surtout lors de ces fêtes, durant lesquelles il s’enferme, à un moment donné, dans les toilettes pour pleurer, ou pour vomir, ou bien pour les deux en même temps. Les copains et les copines de ma cousine vont alors, l’un après l’autre, se mettre à frapper à la porte de la salle de bain, où se trouvent aussi les toilettes, essayant de lui faire comprendre qu’il faut qu’il revienne trinquer avec eux, et oublier une telle danseuse étoile qui l’a plaqué, ou une telle chanteuse en vogue qui n’est pas à la hauteur… En fait, le « cabinet » deviendra pratiquement son bureau où il s’exercera à la fois en violon et en chant, s’accompagnant de la guitare, tandis que ma cousine travaillera à côté, dans « ses » deux pièces. Mon père, qui ne cache pas son mépris pour la musique de variété, ainsi que pour ce genre de fêtes, qualifiera mon cousin de « chanteur des chiottes ».
Vedo m’amènera parfois à ses concerts de « musique de divertissement ». Quoique je préfère accompagner ma cousine aux concerts de musique classique, je ne refuse pas l’invitation de mon cousin pour l’écouter chanter, lui avec d’autres vedettes de l’époque. L’un de ces concerts se gravera à jamais dans mon esprit, celui où je verrai pour la première et la dernière fois Djordje Djoka Marjanovic sur scène. Ce chanteur de Belgrade est alors plus célèbre en Yougoslavie (et aussi en Russie) que les Beatles, les Rolling Stones, Johny Holliday et Charles Aznavour ensemble. Il y a partout en Yougoslavie des clubs de fans de Djoka Marjanovic. Toutes les filles de mon école y sont inscrites, sauf moi. Je m’en fiche totalement de Djoka. Pourquoi alors mon souvenir est si précis de ce concert ? Certes, la raison n’en est pas lui, mais une fille de mon école, Sania, présente également ce soir-là, dans le public. D’un an mon ainée et jolie, elle a la réputation d’être une fille très moderne. Elle passe presque pour une vedette à l’école. Tous les « ingrédients » sont là : on la dit extravagante car pendant les poses-goûters, elle a l’habitude de prendre une place sur les genoux de l’un des garçons « à la mode », elle s’habille à l’image des étoiles hollywoodiennes, c’est-à-dire en jupes moulantes, se maquille, bien que ce soit interdit, se dandine en marchant, en remuant son derrière de sorte qu’elle en fait des cercles parfaits. A un moment-donné, en plein concert, Sania, qui est assise au milieu de la salle, se lève et toute la salle se tourne vers elle. Puis, elle se met à courir vers la scène, tandis que le célèbre Djoka continue à « onduler » comme un derviche, se balançant de droite à gauche, en avant et en arrière, en bêlant en même temps au micro de sa petite voix aigue, comme un gentil agneau : « Devojko mala, pesmo moga grada » … O, fillette, chant de ma ville », après avoir sifflé « Zvizduk u osam » : « Comme autrefois, à 8 heures du soir … ».

Sania grimpe quelques marches qui séparent le public de la scène, et avec le même « sprint », que je vois par ailleurs très ralenti, se dirige vers le milieu de la scène, tout en remuant son derrière avec encore plus d’énergie et d’élan que de coutume, et en battant de ses bras comme si elle allait s’envoler, pendant que ses cheveux voltigent joyeusement autour d’elle, au rythme de son derrière, prête à éclater dans sa jupe très moulante. Elle est de plus en plus proche du chanteur, éclairé par une douche de lumière, venue d’en haut, faisant presque coucher le micro par terre, le sortant parfois aussi de son socle et l’agitant dans tous les sens ; le micro sans fil ne fait que commencer à être utilisé sur la scène. Arrivée enfin près de lui, qui est d’ailleurs aussi grand, ou plutôt aussi petit que Sania, elle lui colle, droit sur la bouche, un très long « baiser de cinéma », connu aussi sous le nom de "french kiss", en disparaissant dans les célèbres bras de la star, bras qui se mettent immédiatement à caresser les cheveux enjoués de Sania, puis son dos, puis sa fine taille, tombant presque imperceptiblement sur son derrière, aussi ferme qu’une bombe. Tout pétille sur Sania, elle aussi, maintenant, sous les réflecteurs de la gloire. Le chant de Djoka s’arrête de même que l’halène des spectateurs. Personne ne saura dire combien de temps a duré ce spectacle qui rendra Sania encore plus célèbre à l’école. Peut-être l’aidera-t-il à devenir célèbre en Yougoslavie toute entière, beaucoup plus tard, quand elle sera grande et travaillera à la télévision en tant que « speaker » ? Après un bref silence, qui me paraît alors une éternité, toute la salle devient brusquement aussi enivrée que la fille, se lève debout et se met à scander, tout en applaudissant frénétiquement : Djoko - Sania, Djoko - Sania, Djoko - Sania !
J’ai le sentiment que la frénésie continue à l’infini, même lorsque Sania revient à sa place et disparait dans le noir de la salle, et que Djoka recommence à pépier « O, fillette, chant de ma ville … », tout en envoyant des baisers volants à la toute nouvelle vedette de la soirée, en les soufflant de la paume de sa célèbre main, baisers qui disparaîtront, eux aussi, à l’image de la petite fille dans l’obscurité profonde de la Maison de la Police (Dom Milicije), où se déroule le concert.
Jasna Samic
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