mardi 28 août 2012 par BH Info - 1
Sur quelque 1,3 millions de citoyens bosniens vivant à l’étranger, seulement 38.000 ont fait le nécessaire auprès de la Commission Électorale Centrale pour voter aux élections locales le 7 octobre 2012. Quelles sont les raisons de ce fiasco ?
L’immigration originaire de Bosnie-Herzégovine est l’une des plus importantes par rapport à la population totale, de l’ordre de 1,35 millions de personnes selon les dernières données du Ministère bosnien des Droits de l’homme et des Réfugiés. Et pourtant seulement 38.000 d’entre eux auront le droit de voter aux prochaines élections, ce qui est probablement le taux le plus ridicule de l’histoire des élections.
Avec 38.000 personnes enregistrées, on est très loin des premières élections en 1996 qui ont enregistré près de 485.000 votants de la diaspora. Ce chiffre a été divisé par deux dès l’an 2000, et depuis, il a n’a jamais cessé de décliner.
Pourquoi les Bosniens de l’étranger ne votent plus ?
Le problème est avant tout de nature politique. Affaibli par la corruption et le nationalisme, l’Etat a adopté une attitude pour le moins ambiguë envers la diaspora qui représente une force politique telle qu’elle peut, si elle vote dans sa pleine capacité, faire des changements radicaux sur la scène politique en Bosnie-Herzégovine. Les obstacles dans l’exercice des droits civiques de la diaspora sont ainsi devenus, d’une année sur l’autre, de plus en plus insurmontables.
Le problème numéro un, c’est la complexité de l’administration. Le processus électoral et la loi électorale de Bosnie-Herzégovine stipule que les citoyens bosniens résidant à l’étranger doivent se réinscrire pour chaque nouvelle élection. Etant donné que ce n’est pas le cas des Bosniens qui résident dans le pays, cette procédure électorale est totalement discriminatoire et contraire à la Constitution, ne donnant pas les mêmes droits et obligations à tous. C’est aussi parfaitement inutile et injustifié. La Commission Électorale Centrale exige par exemple des Bosniens de l’étranger de remplir des formulaires appropriés et de présenter notamment la carte d’identité. Le passeport biométrique n’est pas un document accepté !? Ils ont donc l’obligation de prouver à l’Etat qu’ils sont bel et bien des citoyens bosniens même si tout ceci est déjà parfaitement connu de l’administration.
Si on comprend difficilement l’utilité de cette procédure, on ne résiste pas à l’impression que tout est fait pour éliminer cet vote peu désirable. Car si on tenait à lui, l’Etat bosnien aurait envisagé d’introduire l’obligation de voter, ou de changer la date des élections, ou d’introduire le même principe passif d’enregistrement pour les votants de l’étranger et d’accepter le passeport biométrique au même titre que la carte d’identité. On pourrait aller même encore plus loin et mettre en place une application d’enregistrement électronique sur le site de la commission électorale, et même pourquoi pas mettre en place un vote par Internet comme elle est déjà pratiquée en France...
Les élections ne sont d’ailleurs pas le seul moment où l’Etat devrait davantage s’intéresser à sa diaspora, ne serait-ce qu’en respectant ses droits civiques fondamentaux. La loi sur la citoyenneté est un autre exemple radical de son attitude injuste. Selon les données officielles, la Bosnie-Herzégovine a déjà "perdu" environ 60.000 de ses citoyens qui ont renié à la nationalité bosnienne pour prendre celle de l’Allemagne, de l’Autriche et du Luxembourg et résoudre ainsi leur situation existentielle. Toutefois, ce chiffre pourrait être multiplié par dix si la loi sur la double nationalité n’est pas réformée, comme l’a stipulé la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine, la jugeant anticonstitutionnelle. Celle-ci, à l’état actuel, prévoit de destituer de la nationalité bosnienne dès 2013 tous ceux qui ont entre-temps pris la nationalité d’un autre pays, excepté la Serbie, le Monténégro et la Suède. En réalité, il s’agit de presque un million de Bosniens, majoritairement partis de Bosnie après avoir été expulsés de chez eux, durant la guerre.
Au quotidien, la diaspora est aussi complètement délaissée par l’Etat. Rien n’est fait pour intéresser les jeunes immigrés bosniens à leurs origines, pour stimuler à un attachement à la patrie, pour développer l’identité culturelle de Bosnie-Herzégovine, un sentiment d’appartenance... En 20 ans d’indépendance, la Bosnie-Herzégovine n’a lancé aucune activité culturelle, humanitaire, éducative, économique, informationnelle ou autre pour fédérer les énergies de la diaspora. Le résultat est à la hauteur du travail.
Tel Etat, telle diaspora ! Profondément divisée entre les différents groupes ethniques de Bosnie-Herzégovine, Serbes, Croates et Bosniaques, la diaspora bosnienne est de facto inexistante. Entre les différents clubs serbes, croates ou bosniaques, il n’y a pratiquement plus de liens ou de dialogue. Sans oublier le fait que toute une génération de jeunes ont grandi à l’étranger, la Bosnie est loin de leurs préoccupations quotidiennes.
Certes, devant ce désastre, la diaspora tente de s’organiser tant bien que mal en fondant notamment son parti politique, le Parti de la Diaspora, qui oeuvre pour une meilleure coordination et une attitude unifiée pour peser plus auprès des centres de pouvoir. C’est dans l’intérêt général.
En attendant que ce beau jour arrive, c’est par son abstention que la diaspora change la donne. Près d’un million de Bosniaques et de Croates, chassés de Republika Srpska, vivent aujourd’hui à l’étranger. Parce qu’ils ne remplissent pas leur devoir civique, les structures cantonales et municipales, ainsi que celles d’entité, en particulier de la Republika Srpska, sont désormais complètement transformées. Depuis 8 ans, beaucoup de conseils municipaux ne comptent plus, ou très peu, de Bosniaques et de Croates. Ils sont désormais composés uniquement de Serbes. En 1997, Banjaluka comptait treize Bosniaques et Croates dans son Parlement local, aujourd’hui il n’y a plus aucun. Prijedor en avait 24, et n’en a plus que sept.
Avec la suppression en 2012 du fameux formulaire P2 permettant aux personnes déplacés de voter dans les municipalités où ils ont vécu avant la guerre risque seulement de renforcer cette tendance là. Certaines résistances se mettent en place, comme à Srebrenica par exemple, qui a mobilisé toutes les énergies pour inciter les anciens habitants de Srebrenica de venir déclarer leur résidence ici pour continuer à avoir une majorité bosniaque au Conseil municpal. Mais Srebrenica n’est hélas qu’une exception qui confirme la règle. Celle de l’abstention.
par Zehra Sikias
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